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L'homme des
champs
Ainsi, la boucle est
bouclée, le jour de loir est arrivé, le chant du
départ orchestré... J'ai bien dit "loir" et non
"gloire", c'est-à-dire le temps de paresser, car,
pour la gloire, c'est une autre histoire... Mais
toute fin d'exercice comporte un bilan. Voici celui
d'un homme des champs.
Sans être ce qu'on appelle
un battant, je n'en ai pas moins fait le parcours du
combattant. Mes tout premiers souvenirs, justement
remontent aux années noires où les gens mangent
davantage de pain bis que de pain de mie. Juin 40,
c'est la déroute, les routes de l'exode, et le début
d'un triste épisode. Capitulation rime avec
occupation, puis bombardements avec débarquement.
Et moi, garnement normand effronté, je me retrouve
sur le front des hostilités. "Courage, fuyons", dès
que je vois un avion, car un an avant, déjà, le
ventre ouvert sur un lit d'hôpital, j'ai découvert
la miraculeuse sainte frousse qui vous fait courir
plus vite que les dopés, quand vous avez la mort aux
trousses. Dans la foulée, j'ai aussi médité : la
vie ne tient qu'à un fil de hasard et l'homme est
d'une espèce bizarre pour aimer autant le carnage.
Mais la barbarie ne dispense pas l'écolier de
s'échiner chaque jour à s'acheminer vers la communale
du village. Capuchon caoutchouté, galoches cloutées
spéciales tous terrains, tous temps, pour affronter
les éléments. "Huit kilomètres à pied, ça use, ça
use les souliers"... mais vous assure une belle santé
!
Puis viennent les années-lycée pour étancher
un peu ma curiosité. Classes limitées à quarante
élèves, des livres qu'il faut partager... C'est
l'après-guerre, pas encore le rêve. Etudes abrégées
en plein succès (puisque je suis le premier) et je
m'en vais vaillamment travailler. Oh ! pas des petits
boulots. Du costaud. J'aime la nature, comme
Rousseau, et me voilà, tour à tour, au fil des
saisons, laboureur, moissonneur ou bien bûcheron.
Si cela ne m'enrichit point, les longues veillées
d'hiver enneigées et les douces soirées d'été
étoilées me permettent, au moins, de cultiver le
jardin de mes pensées. Commence alors, vous le
verrez, ma vocation d'homme des champs. C'est à
cette époque également qu'animé par l'esprit de
compétition, je pédale allegro sur les routes de
France, glanant bouquets et baisers de récompense.
Flotte dans l'air de la graine de champion. Mais le
diagnostic, fort imprécis, d'un médecin de campagne
indécis, manque de peu me faire emprunter le
chemin du monde d'à côté, et stoppe là mon éphémère
carrière. Puis, me voilà bientôt appelé dans un
pays de soleil, sous les palmiers, non pas au Club
Méditerranée, comme GO, mais pour le "maintien de
l'ordre", le MO. Après l'apprentissage des armes
qui vous forge une grandeur d'âme (!), j'officie
comme pacifique sous-officier pendant plus de deux
longues années. RAS. Rien à signaler sinon une
"boutonnière" cousue main à l'hôpital militaire, en
un tournemain.
Rendu à la vie civile, qui
n'est pas, pour autant, si facile, je fais quelques
expériences sans lendemain dans divers et variés
champs d'action : de l'analyse en labo à la
représentation. Entre-temps, j'ai quitté ma Normandie
pour émigrer, comme beaucoup, à Paris. Et c'est ainsi
qu'un matin de printemps, un premier avril très
précisément (non, ce n'est pas une plaisanterie),
j'entre en scène, côté Seine, franchissant
l'imposante porte d'entrée de cette noble et
importante société, à deux pas des Champs... -Elysées
! Peu de temps après, s'offre une opportunité, et
ressentant en moi quelque disposition, rempli de foi,
j'entre en publicité, comme d'autres entrent en
religion. C'est une véritable ré-vé-la-tion ! Et
pour faire le tour de la question, études par
correspondance, cours du soir de psycho, socio, éco,
techno, photo, fabrication, conception, rédaction...
Et je ne tarde pas à percevoir tout le pouvoir de ces
techniques de persuasion. Ainsi, du siège de son
bureau, il suffit d'une feuille, d'un style, d'un
stylo, de cent milliards... de neurones en fonction,
et d'un zeste d'imagination, pour disposer d'un
cocktail explosif propre à déclencher des résultats
décisifs. Une force de vente puissance dix !
Et durant trois décennies, je chante la firme,
encense le produit. Mais l'industrie n'est pas la
distribution. Dans ma solitude de rédacteur de fond,
si je m'applique à creuser les sillons, ou les idées,
je ne récolte pas toujours la moisson, ou les
lauriers. Non, je n'attends pas, dans un délire
onirique, que la société m'érige une statue, mais
reconnaisse simplement mon statut. Hélas, ici n'est
pas l'Amérique : hors le diplôme, point de salut,
l'homme davantage jugé sur son image que sur son
ouvrage, et l'originalité vite taxée de farfelue...
Bref, je n'ai vraiment pas le sentiment d'avoir
"réussi", au sens où on l'entend. Juste réussi, au
prix d'une gymnastique de l'esprit et d'un patient
labeur, à passer de l'exploitation des champs de
labour à l'exploration des champs sémantiques !...
Si la plupart ont, je crois, franchement prisé
chez moi un certain savoir-faire dans cet art
appliqué du faire-savoir, quelques-uns m'ont joliment
méprisé, voire superbement ignoré. Je n'étais pas
issu du sérail. Dure condition, dans le monde du
travail dites donc, que celle de l'autodidacte
dont l'origine compte plus que les actes. Mais je
m'éloigne aujourd'hui de ces comi-drama-folklo-mesquineries.
Je dois cependant vous avouer que si l'esprit est
vide... de rancune, le cœur est rempli d'amertume.
Ainsi, une page est tournée, et même un long
chapitre terminé. Il ne me reste qu'à écrire le
suivant qui peut se révéler passionnant si le
Grand Editeur me crédite de temps. Car, tout en
continuant objectivement à régler ma profondeur de
champ sur le spectacle de ce monde étonnant,
j'élargis mon champ de perception, le regard tourné
vers les espaces infinis, infiniment grands,
infiniment petits, et découvre une autre dimension
où la réalité dépasse la fiction, où "notre" réalité
n'est peut-être qu'illusion. Je voyage dans les
espaces galactiques, parmi les champs de gravitation,
et m'introduis dans les champs quantiques où la
physique devient métaphysique et l'univers divinement
fantastique.
Vous voyez, j'étais, je suis et
resterai un homme des champs à tout jamais. Sur
ce, je prends sur-le-champ la clé des champs. Pour
me retirer tout près du Champ... -de-Mars,
naturellement !
© Jacques Guilloreau Pot de
départ, 29 octobre 1993.
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St-Pierre-des-Loges, Logeard.
Le "Champ long".
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St-Pierre-des-Loges,
lieu-dit le Chesnay.
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Semailles. Mon père au semoir.

Battage des céréales.
Années 1950.

Diane au bord de la Risle.
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Tunis-le Bardo, quartier Foch.
1955-57.
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Paris, Champs-Elysées
et Arc de Triomphe.
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Paris, Champ-de-Mars. Tour Eiffel.
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